Accueil CE QUE L'ON A DE PLUS PRÉCIEUX L’Interview de Mona CHASSERIO, co-fondatrice de l’association Unies vers’elle à Dakar

L’Interview de Mona CHASSERIO, co-fondatrice de l’association Unies vers’elle à Dakar

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Crédit photo Stéphane Tourné

Mona Chasserio fait partie de ces femmes de cœur qu’il faut avoir rencontrées au moins une fois dans sa vie. Et en lisant son interview, vous allez tout de suite comprendre pourquoi.

À la fois douce, brillante, sensible, forte et déterminée, Mona arrive au Sénégal, plus précisément à Guédiawaye, il y a une douzaine d’années. Cette expatriation n’est pas le fruit du hasard, bien au contraire. C’est le cheminement d’une vie dévouée à la cause des femmes et des enfants. En effet, pendant plus de trente ans, Mona s’occupe des Parisiennes qui vivent dans la rue, grandes oubliées de la capitale française. Pour les comprendre, pour « aller à la source de la souffrance », comme elle le dit, et appréhender l’inexistence, elle renonce à la vie confortable dans laquelle elle occupe un poste à responsabilité dans l’industrie pharmaceutique, et décide d’aller vivre dans la rue, aux côtés de ces femmes, deux années durant. Par la suite, elle fait l’acquisition d’une maison dans le 13ème arrondissement parisien et fonde l’association « Cœur de Femmes ».

Livre Cœur de femmes

Son objectif : faire renaître ces femmes, marche après marche, et transformer l’inexistence en existence.

La structure dispose à la fois d’un accueil de jour et d’une capacité d’hébergement. Elle y rencontre et collabore avec des personnes qui sont comme elle dans l’Humain : l’Abbé Pierre, Sœur Emmanuelle, Mère Marie-Thérèse, Théodore Monod, Simone Veil, France Gall, le Cheikh Bentounes… Dans son livre, « Cœur de Femmes », édité en 2005, elle raconte son engagement au côté des plus démunies dont elle découvre la force de la richesse intérieure. Ce livre est l’occasion pour chacun d’entre nous de changer notre regard sur la pauvreté matérielle.

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Quelques années plus tard, elle récupère une péniche à Neuilly, pour un franc symbolique, et dispose de 15 couchages supplémentaires. Entre temps, Mona reçoit le « Prix de la Solidarité », le « Prix de l’Humanisme » ainsi que le titre d’ »Officier de la Légion d’Honneur » en 2008 à l’Élysée.

La rencontre avec Danielle Hueges : À l’époque, Danielle est chargée de Mission pour le compte du Ministre sur le thème de la pauvreté. Comme une évidence de travailler ensemble, le courant passe tout de suite entre les deux femmes. Elles ne se quittent plus et mettent en place un projet de co-développement pour l’Afrique, au Sénégal. Persuadées que les femmes sont les piliers d’une famille debout, elles fondent l’association Unies vers’elle.

La philosophie d’Unies vers’elle

Association Unies Vers'elle

Cette association de solidarité a fêté ses dix ans l’année dernière et comprend pour le moment deux centres : la Maison Rose  et l’Espace Amis des Enfants Yaakaaru Guneyi, ainsi que le S.A.O (Service d’Assistance et d’Orientation).

Elle repose sur une philosophie d’accompagnement spécifique qui se résume à ses quatre mots : « Écouter, Voir, Accompagner, Éduquer ».

Ses principes ? La relation à l’autre et la création d’espaces d’échanges et de partage, sans aucun jugement de valeur ou de principe.

Mona s’explique: « Il est impératif de ne jamais oublier que chaque enfant, chaque femme est unique, qu’il ne peut y avoir de certitudes. Il faut donc, constamment, adopter une position d’observation et de reconnaissance et exclure, immédiatement, tout jugement. La souffrance pousse à se fabriquer une carapace protectrice en mettant en place des mécanismes de défense qui se manifestent. Nous essayons de remettre les valeurs individuelles et de transformer le négatif en positif, de réparer ce qui a été cassé. Malheureusement, certaines femmes ne peuvent pas renaître. Pour toutes les autres, celles qui repartent, elles sont debout. »

L’association tisse un partenariat étroit avec la stratégie nationale de protection de l’enfant et des violences faites aux filles et aux femmes.

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Elle accueille des enfants et des jeunes femmes qui se retrouvent dans des parcours de vie qui les exposent de manière extrême. Elle met en place des actions pour les protéger et maintient les liens avec les services départementaux institutionnels, les organisations de la société civile et la communauté locale. Elle organise également des plans de formation à l’attention des jeunes femmes et des garçons pour leur garantir une autonomie financière future et développer en chaque femme ses propres qualités, son potentiel propre.

À titre d’exemples, c’est de la Maison Rose que sont sorties formées la première femme semencière bio, la première athlète de cirque ou la première boulangère du Sénégal. De plus, elle permet un meilleur accompagnement global des victimes qui ont subi toutes sortes de violences. Elle offre un cadre sécurisant et organise des séances de médiation familiale, des accompagnements séquentiels et multi sectoriels. Unies vers’elle emploie 30 personnes à plein temps et reçoit régulièrement des intervenants qui souhaitent s’impliquer dans la vie culturelle, artistique et sportive de l’association. Ainsi, pour permettre à ces femmes et ces enfants de « reprendre pleine possession de leur corps et de leur tête » et de travailler sur leur imaginaire, l’association offre la possibilité de participer à des ateliers de cirque avec Sencirk, de yoga, de théâtre, de dessin (art thérapie), de danse, ou encore de musique avec la troupe « Le salon idéal » venue de France, il y a trois ans.

La Maison Rose Dar As Salam est un espace d’amour, de respect et de dignité réservé aux jeunes filles et aux bébés. « Quand tu rentres dans la Maison, pose ton sac à dos ». C’est la première phrase qui accueille les nouvelles venues. Pour Mona, « Chez nous, c’est le temps des chameaux. Il n’existe pas. » L’architecture du bâtiment illustre la philosophie de la Maison Rose: l’entrée principale débouche sur une grande cour et un escalier en colimaçon permet d’accéder aux étages. « On rentre dans le ventre, au plus profond des souffrances du corps et de l’âme pour ensuite renaître et s’élever pour accomplir sa mission de vie. » Depuis sa création, de nombreux bébés sont nés à la Maison Rose. Pour Mona, « dans chaque bébé, il y a un trésor, et le métier qu’il fera doit lui permettre de réaliser son œuvre, celle pour laquelle il est venu sur Terre et qui lui permettra de se réaliser. »

La maison Rose en 2018 en chiffres c’est : 370 enfants mineurs et femmes accueillis et pris en charge, 160 bébés nés à la Maison Rose, 39 555 actions nutritionnelles.

Ces jeunes filles ont pour la plupart d’entre elles subi des violences sexuelles, des grossesses non désirées ou/ et des mariages forcés. À leur arrivée, elles étaient dans des situations de vulnérabilité familiale et avaient subi des violences physiques, émotionnelles et psychologiques. Grâce à cette structure et à son personnel, elles ont trouvé une écoute, du réconfort et des soins dispensés sur place. Ainsi, la possibilité de se reconstruire leur a été offerte. « Tous les vendredis, nous organisons des groupes de parole », explique Mona. « Au fur et à mesure des semaines, les transformations et les évolutions s’opèrent. Les enfants et les femmes s’ouvrent à la parole. » Elle témoigne : « Je me souviendrai toujours de la petite Aicha, chassée de chez elle à l’âge de 12 ans et tombée dans un réseau forcé de prostitution de mineurs qui opérait aux Almadies, sous couvert de soi-disant salons de massage. Lorsque la police a démantelé le réseau il y a trois ans, Aicha est arrivée à la Maison Rose, enceinte et droguée. Des fillettes enceintes, nous en accueillons souvent ici. Notre but, c’est de réussir à leur faire sortir ce qu’elles ont de positif en elles et de leur faire retrouver la joie de vivre. »

Association La Maison Rose

L’espace Amis des enfants Yaakaaru Guneyi est un centre d’hébergement d’urgence réservé aux garçons.

Yaakaaru en 2017 en chiffres c’est : 450 enfants mineurs mis à l’abri et hébergés dans l’urgence grâce au centre, 104 enfants qui ont bénéficié d’une prise en charge journée (du lundi au vendredi), une durée moyenne de séjour au centre comprise entre un et huit jours. Ce sont majoritairement des enfants perdus, en errance, qui se sont enfuis, car ils étaient forcés à mendier ou qui étaient dans une situation de vulnérabilité ou de rupture familiale. La structure a permis à 233 d’entre eux de retourner dans leur famille dans de bien meilleures conditions.

Les centres fonctionnent en continu 24 heures sur 24 et 7/7. Afin de mener au mieux l’ensemble de ces projets humanistes, l’association a su s’entourer en interne de professionnels : des éducateurs spécialisés, des sociologues et psychologues, des infirmiers, des travailleurs sociaux, des puéricultrices, des animateurs, des cuisiniers, des surveillants, des chauffeurs et des gardiens. Elle dispose également d’un comité de gestion qui organise régulièrement des réunions et produit des bilans comptables. En externe, l’association est membre de plusieurs comités officiels nationaux. Grâce à la Direction de la Protection des Enfants et des Groupes Vulnérables, Save the Children et le Service Social International, le personnel des deux structures a pu bénéficier de 13 formations en 2017, 730 entretiens psychosociaux individuels et 880 ateliers psychosociaux ont été menés auprès des enfants et jeunes femmes.

Unies vers’elle a signé des partenariats avec des organismes comme l’UNICEF, Save The Children et l’ONU Femmes et recherche également des financements privés auprès des sociétés de la place, des organisations communautaires de la société civile et des organisations internationales et de coopération. Cette recherche constante de fonds et de partenaires est motivée par la recrudescence du nombre toujours plus important de mineurs et jeunes adultes dans des situations extrêmes qui se présentent aux centres. Et la situation sanitaire actuelle n’a en rien facilité les choses, bien au contraire.

Sai Sai

« Sai Sai, c’est une chanson, une rencontre, une profession de foi, pour la beauté et la lutte pour la vie. Né de la rencontre entre François-Marie Dru et de la Maison Rose, une association à Dakar qui vient en aide aux femmes et enfants victimes de violences, ce clip est un projet fou, destiné à récolter des fonds pour sauver Diabou, une enfant qui souffrait d’insuffisance cardiaque. Sai Sai c’est l’histoire de sa nouvelle vie, sa résurrection. Sai Sai c’est une énergie qui vient du cœur. Des enfants qui dansent, une main tendue, des vibrations, des bras qui se hissent vers le ciel, un chant d’espérance universel, une évidence. »

Quant à Mona, c’est ce genre de femmes en face desquelles on se sent toute petite et très humble, tellement son cœur est grand ! Lorsque vous discutez avec Mona et que vous vous perdez dans ses grands yeux clairs qui pourraient contenir l’Humanité entière, le don de soi et l’aide aux autres s’imposent à vous, telle une évidence.

Pour soutenir l’association :

Collecte d’urgence – COVID-19

Le site internet

Sur Facebook, Les amis de la maison rose

Publié pour la première fois sur le site lepetitjournal.com/dakar et actualisé aujourd’hui.

Pour commander le livre de Mona, Cœur de femmes et La croisade des exclues

Crédit photo : Stéphane Tourné et Mona Chasserio via ses réseaux

Publié pour la première fois sur le site lepetitjournal.com/dakar et réactualisé aujourd’hui

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2 Commentaires

  1. olimpia Gravouil

    05/07/2020 à 20 h 25 min

    Merci , pour cet article sur Mona, mon amie depuis toujours, l je n’oublierais jamais le soir oú elle etait venue inviter des filles de la rue qui etaient au CHRS oú jai travaillais presque 10 ans, comme Educatrice, pour aller passer les fetes de Noel avec elle dans un Carmel… je l’avais prise pour une  »illuminée » qui voulait faire une  »oeuvre de charité et par la suite je me suis rendue compte quelle femme exceptionnelle j’avais eu la chance de la rencontrer… Quelques années plus tard, je lui demandé de faire le Préface de mon Mémoire sur le thème » Femmes á la Rue …ou presque ».
    J’ai eu une tres bonne note , je lui suis reconnaissante et fidèle á son amitié.Dommage que Paris n’a pas su la garder au grand désespoir de toutes ces filles que j’ai connues et amenees á Coeur de Femmes, et qui avaient encore besoin de son aide. Du Portugal ,je vous remercie Madame de ce reportage.

    Répondre

    • Linguère Sara

      07/07/2020 à 16 h 57 min

      Bonjour Olimpia,
      Merci d’avoir partagé avec nous votre expérience de vie auprès de Mona en prenant le temps de rédiger ce commentaire. Merci également pour votre retour très positif concernant l’interview.
      Je vous souhaite une excellente journée.
      Prenez soin de vous.
      Béatrice.

      Répondre

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